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Horizon 2036

Dix ans pour préparer
le Québec à l'âge de l'IA.

Nul ne connaît le visage exact de la décennie qui vient. Mais l'esquisse est déjà assez nette pour agir, plutôt que de la subir.

Document de prospective, ouvert à la discussion

L'urgence

La fenêtre est courte

Les grandes transformations logicielles ne prennent pas quarante ans. Elles prennent cinq à dix ans.

L'électricité a pris quarante ans à se diffuser. L'Internet a pris quinze ans. Les téléphones intelligents, dix. L'IA générative, elle, a mis deux ans pour s'imposer dans les outils de travail, les écoles et les administrations. La prochaine vague, l'AGI, pourrait être plus rapide encore.

Nous n'avons pas quarante ans pour adapter nos institutions. Nous n'avons probablement pas vingt ans. Nous avons le temps de deux ou trois élections, c'est-à-dire environ dix ans.

  • 40

    ans

    L'électricité a pris quarante ans à se diffuser.

  • 15

    ans

    L'Internet a pris quinze ans à s'imposer.

  • 10

    ans

    Les téléphones intelligents, dix ans.

  • 3

    ans

    L'IA générative a mis trois ans. La prochaine vague sera plus rapide.

Si nous laissons cette fenêtre se refermer sans agir, nous subirons la vague au lieu de la chevaucher.

Les risques

Ce qui peut mal tourner

Quatre familles de risques. Tous probables. Leur ampleur dépend des choix qu'on fait maintenant.

Le travail et l'emploi

  • Bureautique et services en première ligne

    Administration, comptabilité, service à la clientèle, saisie de données, première ligne juridique et médicale. La classe moyenne urbaine, et les femmes de façon disproportionnée, sont en première ligne.

  • Finissants désorientés

    Un étudiant qui commence un bac en 2026 n'exercera probablement pas le même métier en 2036. Le diplôme reste utile, mais ne va pas nécessairement offrir de meilleures perspectives d'emploi ni salariales.

  • Réorientation massive et simultanée

    Si beaucoup de métiers se transforment en même temps, beaucoup de travailleurs voudront se réorienter en même temps. Les systèmes de formation continue seront saturés.

L'économie et les finances publiques

  • Chômage et assiette fiscale

    Si 15 à 20 % de la population active perd son emploi de bureau sur cinq ans, l'impôt sur le revenu chute et les coûts sociaux explosent. Le Québec aurait le plus besoin d'investir au moment où il aurait le moins de moyens.

  • Prix des maisons et inflation ciblée

    Volatilité forte du logement, flambée des biens non reproductibles (terre, attention, relation humaine), stagnation ailleurs. Le panier de la ménagère de 2036 ne ressemblera pas à celui de 2026.

La cohésion sociale

  • Itinérance et précarité

    Les plus fragiles tombent en premier dans une transition rapide. Itinérants, travailleurs précaires, aînés isolés. C'est ce qui s'est passé à chaque grande transition économique depuis un siècle.

  • Immigrants en première ligne

    Connaissance limitée du français, réseau professionnel à reconstruire, statut administratif précaire. Une société qui laisse les nouveaux arrivants au bord du chemin est une société qui se fracture.

  • Le piège des 500 000 plombiers

    On aura encore besoin de plombiers, d'électriciens, d'infirmières. Mais on ne peut pas se permettre d'en avoir 500 000 au Québec. Il faut aussi revaloriser ces métiers, pas seulement y rediriger tout le monde.

  • Diplôme en perte de sens

    Si les emplois traditionnels offerts aux diplômés se font rares, le sens même d'un diplôme universitaire sera remis en question. Risque d'une génération qui se sentira flouée.

Le contrôle de la technologie

  • Géopolitique de l'IA

    En juin 2026, le gouvernement américain a temporairement bloqué l'exportation du modèle Fable 5 d'Anthropic pendant dix-huit jours pour des raisons de sécurité nationale. Si Washington peut bloquer un modèle pour trois semaines, il peut bloquer d'autres modèles pour d'autres raisons. La souveraineté du Québec ne peut pas reposer sur la bonne volonté des grandes puissances.

  • Manipulation à grande échelle

    Vidéos, audios, textes impossibles à distinguer du réel. Arnaques, usurpation d'identité, désinformation, chantage, déstabilisation d'élections. Les outils deviennent plus sophistiqués plus vite que les défenses.

  • Effondrement de la confiance

    Si on ne peut plus faire confiance à une vidéo, à un audio, à une photo, à un texte, le tissu même de la conversation publique se déchire. C'est ce que les chercheurs appellent la crise de la preuve. Elle a déjà commencé.

Les opportunités

Ce que l'IA peut réellement apporter

Les gains potentiels sont immenses. Ils ne sont pas automatiques. Ils demandent des choix politiques.

Médecine et santé

  • Lecture des examens et aide au diagnostic

    Radiographies, scanners, électrocardiogrammes lus avec une précision égale ou supérieure aux meilleurs spécialistes. Le système de santé québécois peut être transformé en profondeur.

  • Médecine de précision et ADN

    Séquençage du génome à quelques centaines de dollars, croisé avec l'IA pour personnaliser les traitements. Techniquement prêt. N'attend qu'un cadre public.

  • Jumeaux virtuels

    Simulation numérique complète d'un patient pour tester un traitement ou répéter une chirurgie avant de la réaliser. Utilisé en aéronautique depuis vingt ans. Arrive en santé.

  • Espérance de vie en bonne santé

    Détection plus précoce, traitement plus juste, accompagnement des maladies chroniques. Gain social immense. Pose aussi la question du financement de la longévité et des retraites.

  • Prescriptions simples

    Pour les problèmes courants et bien identifiés, un agent certifié peut proposer une prescription validée par un pharmacien ou un médecin. Libère du temps de clinicien pour les cas complexes.

Gouvernance et institutions

  • Décisions bureaucratiques accélérées

    Permis de construire conforme, renouvellement de prestation, changement d'adresse. Quelques minutes au lieu de quelques semaines, si on accepte d'investir dans les systèmes.

  • Transparence et lutte contre la corruption

    Audit des marchés publics, détection d'anomalies dans les contrats, signalement de conflits d'intérêts. Quand le système sait tout voir, la corruption a beaucoup plus de mal à se cacher.

  • Aide à la décision pour les élus

    Modèles qui simulent les conséquences possibles de chaque option. L'humain reste maître de la décision, avec une cartographie des risques beaucoup plus fine qu'autrefois.

Économie et productivité

  • Productivité des PME

    Outils d'IA mutualisés et financés par l'État pour les PME québécoises qui n'ont pas les moyens d'avoir une équipe d'ingénieurs. Projet d'égalité économique.

  • Recherche scientifique accélérée

    Biologie, chimie, science des matériaux, climatologie. Proposition de molécules, simulation de protéines, analyse de millions de données en quelques heures.

  • Nouveaux métiers

    Comme l'Internet a créé le développeur web et le community manager, l'AGI créera des dizaines de métiers que nous ne pouvons pas nommer aujourd'hui. L'enjeu est de former les Québécois à les occuper.

Pourquoi le Québec peut y arriver

Nos avantages ne sont pas des détails

La préparation n'est pas un acte de foi. Elle repose sur des atouts réels, sous-exploités.

  • Hydro-Québec

    L'IA consomme massivement de l'électricité. Le Québec dispose d'un surplus hydroélectrique parmi les plus importants au monde. C'est un avantage stratégique de premier plan.

  • Mila et la recherche de pointe

    Montréal accueille Mila, l'un des plus grands laboratoires mondiaux en IA, fondé par Yoshua Bengio. Terreau pour former les talents dont nous aurons besoin.

  • Une fonction publique encore présente

    Contrairement à plusieurs juridictions qui ont privatisé, le Québec a conservé des institutions capables de porter des projets d'État à long terme. RAMQ, Hydro-Québec, Revenu Québec, Investissement Québec.

  • Une culture de coopération

    Caisses populaires, coopératives agricoles, réseaux de santé communautaire, garderies à 7 $. Le Québec sait construire des biens communs. Atout quand il faut réorienter massivement une économie.

  • Une société pluraliste

    Société d'immigration, souvent multilingue. Ouverture utile dans un monde où l'IA se développe en plusieurs langues et où la coopération internationale est nécessaire.

  • Un territoire à repenser

    Grand, faiblement peuplé, concentré dans quelques zones. Plus facile de tester de nouvelles approches dans des villes moyennes comme Trois-Rivières ou Sherbrooke que dans des mégapoles verrouillées par leurs habitudes.

Préparation

Ce qu'il faut bâtir dès maintenant

Sept chantiers à lancer entre 2026 et 2030 pour être prêt à ce qui vient, quoi qu'il arrive.

  1. 1

    Un leadership fort

    L'IA n'est pas un sujet technique, c'est un sujet de pouvoir. Leadership politique au plus haut niveau, mandat clair, budget dédié, obligation de transparence. Gérer l'IA comme une crise majeure, sans panique.

  2. 2

    Une refonte législative

    Les lois ont été écrites pour un monde sans IA. Responsabilité, signature de documents, remplacement d'employés, vie privée, reconnaissance faciale, police prédictive, justice assistée. Refonte secteur par secteur. Décennie nécessaire. Doit commencer maintenant.

  3. 3

    Une souveraineté numérique

    Trois niveaux : infrastructure physique (centres de données alimentés par notre électricité, opérés par Hydro-Québec), infrastructure algorithmique (modèles entraînés en français, adaptés à notre droit et notre culture), infrastructure énergétique (mix propre, sobriété numérique).

  4. 4

    Une gouvernance publique de l'IA

    Doctrine simple : l'IA décide quand la décision suit des règles vérifiables. L'humain arbitre quand la décision exige un jugement (droits, dignité, vie). Codifiée dans une loi-cadre, auditée par un organisme indépendant, registre public des algorithmes.

  5. 5

    Protection des plus vulnérables

    Filet de sécurité renforcé pour les travailleurs en réorientation, accompagnement spécifique pour les immigrants et travailleurs temporaires, bouclier anti-spéculation pour empêcher la flambée des loyers et des actifs essentiels d'absorber la richesse générée par l'IA.

  6. 6

    Une éducation refondée

    Trois piliers : apprendre à apprendre, esprit critique robuste face à l'IA, compétences vérifiables plutôt que diplômes statiques. Compléter les universités et cégeps avec des parcours souples, courts, certifiants.

  7. 7

    Un débat public continu

    Le plus grand risque n'est pas technique, il est politique. Sans débat, l'IA sera rejetée. Avec un débat confisqué par les extrêmes, elle sera mal encadrée. Espace public permanent : plateformes de délibération augmentées par l'IA et espaces physiques partout au Québec.

L'appel

La vague qui vient ne demande pas votre orientation politique. Elle demande votre préparation.

Ce document s'adresse à tous les Québécois, qu'ils se sentent de gauche, de droite, du centre, ou d'ailleurs.

L'intelligence artificielle est la plus grande opportunité de notre génération. Elle est aussi son plus grand risque. La différence entre les deux ne tient pas à la technologie. Elle tient aux choix politiques que nous faisons maintenant.

Le Québec de 2036 aura la forme que nous lui donnons entre 2026 et 2030. Nous pouvons le préparer à être plus prospère, plus juste, plus souverain. Nous pouvons aussi le laisser subir la transition, et regarder les inégalités se creuser, la confiance publique s'effondrer, et notre souveraineté nous échapper.

Ce document n'est pas un programme. Le Programme est ailleurs. Ce document est une prise de conscience. Il appelle à agir maintenant, ensemble, au-delà des clivages.